L'odeur de terre humide m'a sauté au nez quand j'ai laissé glisser mes étriers, juste avant que le cheval pose son premier pas dans les sansouïres de Camargue. Depuis près de Dijon, j'ai fait 4 heures de route vers le Mas de la Cure pour tenter cet exercice qui me travaillait depuis des semaines. Le cuir a claqué contre les quartiers, et mon bassin a suivi le dos du cheval d'une autre façon. En tant que rédactrice spécialisée en équitation pour un magazine en ligne, j'ai voulu voir ce que cette sensation changeait, sans me raconter d'histoire.
Ce que j'avais en tête avant de me lancer, entre envie et appréhension
Je monte à mon rythme, avec des créneaux courts et un budget serré pour les déplacements. Depuis 8 ans, mon travail de rédactrice spécialisée en équitation pour un magazine en ligne me donne un regard assez direct sur les cavaliers amateurs que je lis chaque mois. Je fais aussi partie de cette catégorie-là quand je sors de mes articles et que je remonte en selle. J'étais sûre de moi sur le papier, moins dans la vraie vie. La Formation continue en gestion équestre (IFCE) m'avait donné des repères simples, mais je restais prudente. Je suis partie avec l'idée d'un exercice bref, pas d'une performance.
J'avais en tête une chose très précise. Je voulais sentir mon assiette travailler pour de vrai, sans que les étriers masquent mes défauts. J'avais vu des vidéos où tout paraissait facile, et j'avais lu des échanges de cavaliers qui parlaient d'un bassin plus posé. J'ai été convaincue par cette promesse-là. Je me suis dit que, si je gardais le cheval calme et le pas régulier, je pourrais mieux sentir mon axe. J'espérais aussi ne pas accrocher mes mains aux rênes à la première hésitation.
Je ne comprenais pas encore ce que le sol allait demander à mon corps. Les sansouïres avaient l'air souples, presque accueillantes, mais leur surface variait à chaque foulée. Je n'avais pas prévu la fatigue qui monte dans les adducteurs quand rien ne soutient la jambe. Je n'avais pas prévu non plus le petit retard du bassin, cette demi-foulée de décalage qui te fait perdre le fil sans prévenir.
La première fois que j'ai lâché les étriers, entre déséquilibre et petites victoires
J'ai glissé mon pied hors de l'étrier gauche, puis du droit, en gardant les talons bas. Le premier bruit m'a crispée tout de suite. Les étrivières ont frappé le cuir avec un claquement sec, presque nerveux, et j'ai senti mon cœur monter d'un coup. Le cheval avançait au pas, tranquille, mais moi j'avais l'impression que tout mon buste cherchait un point d'accroche. Je suis restée assise, les doigts un peu trop fermés sur les rênes. Le sol renvoyait un petit bruit sourd sous les sabots, et ça rendait la scène encore plus étrange. J'ai pensé, une seconde, que j'avais peut-être lâché trop vite.
Les trois premières foulées m'ont surprise. Mon bassin suivait le dos du cheval avec un micro-roulis à gauche puis à droite, et je le sentais très nettement. Sans étrier, le frottement des bottes contre les quartiers est devenu plus net, presque bruité. J'ai voulu verrouiller mes genoux pour me tenir, et ça m'a tout de suite desservie. Le bas de ma jambe s'est tendu, puis mes mains ont monté sans que je le décide. Je me suis retrouvée à perdre l'équilibre deux fois en quelques mètres. Pas violemment. Juste assez pour que mon cheval sente ma raideur.
Le vrai moment de bascule est arrivé sur une plaque plus molle. Le cheval a posé son antérieur droit avec prudence, puis il a dévié d'un demi-pas. Mon centre de gravité a vacillé d'un coup. Mes épaules sont montées, mes talons se sont crispés, et j'ai tiré sur la bouche sans le vouloir. Le cheval s'est figé dans l'encolure, puis il a raccourci son pas. Là, j'ai compris que le problème ne venait pas de lui. C'était ma stabilité qui lâchait. Je me suis sentie un peu bête, parce que tout se voyait dans mon propre corps.
Après cette frayeur, j'ai levé les yeux et j'ai laissé passer un souffle plus long. Le cheval, lui, n'a pas bronché. Il est resté posé, avec une allure régulière et un dos qui gardait son mouvement. Cette tranquillité m'a bluffée. J'avais imaginé devoir lutter contre une tension de sa part. En fait, c'est moi qui mettais la pression avec mes mains et mes épaules. Quand j'ai relâché un peu, j'ai senti une connexion plus fine. Pas magique. Juste plus lisible. Mon bassin tombait mieux dans la selle, et je commençais à comprendre ce qu'il racontait.
Comment, au fil des minutes, j'ai commencé à comprendre ce que mon corps devait faire
Au bout de quelques instants, j'ai cessé de chercher l'équilibre avec les mains. J'ai senti que mes genoux se serraient dès que je doutais, et ça me remontait tout le haut du corps. Quand j'ai arrêté ce réflexe, mon bassin s'est calé plus franchement dans la selle. C'est là que j'ai vraiment senti le cheval dessous, sans l'intermédiaire des étriers. Le contact devenait plus simple, plus honnête aussi. Je n'avais plus ce point d'appui parasite qui me faisait croire que j'étais stable alors que je ne l'étais pas.
J'ai testé trois ajustements très bêtes. J'ai d'abord respiré plus lentement, juste pour arrêter de me raidir. J'ai ensuite laissé mon bas de jambe tomber, sans pousser vers l'avant. Enfin, j'ai accepté ce petit mouvement du bassin qui suit le pas à gauche puis à droite. Le détail qui m'a marquée, c'est le frottement discret des bottes sur les quartiers. Sans étriers, ce frottement devenait un repère. Il me disait tout de suite quand je serrais trop. J'avais aussi les mains moins hautes quand je pensais à mon souffle. Là, ma Formation continue en gestion équestre (IFCE) m'est revenue d'un coup, avec ses rappels simples sur la mobilité du bassin et le relâchement.
La limite physique, elle, n'a pas tardé. Au bout de 7 minutes, mes adducteurs brûlaient franchement. La ceinture abdominale suivait juste derrière, comme si elle tenait un sac trop lourd. J'ai dû faire 2 pauses courtes, en remettant les pieds dans les étriers pour souffler. Je sentais presque mon bassin en retard d'une demi-foulée au moindre faux mouvement. Le cheval, lui, continuait à poser le pied avec prudence sur les zones plus croûtées. Sur les parties spongieuses, sa foulée devenait plus mesurée. C'était visible à l'œil nu, et très parlant sous moi.
Ce que je sais maintenant, ce que j'aurais voulu savoir ce jour-là
Je retiens surtout une chose. La stabilité sans étriers ne m'a pas montré un cheval compliqué. Elle m'a montré mes propres crispations. Tant que je verrouillais les genoux, mes mains montaient, mon buste partait un peu en avant, et le dos du cheval se refermait. Quand je suis restée plus basse, tout s'est adouci. J'ai aussi repensé aux repères de la Fédération Française d'Équitation, qui insistent sur une assiette disponible et une jambe qui descend sans forcer. Dans cette séance, j'ai compris ça dans mon corps, pas dans un schéma.
Je referais l'exercice, mais en séquences plus courtes. Je garderais un cheval calme, un terrain simple, et je travaillerais ma respiration avant de partir. Je ne sais pas si cette séance parlerait pareil à tout le monde, parce que le sol, le cheval et l'état du jour changent beaucoup la donne. Pour un cheval qui montre une gêne, je laisse la place au vétérinaire équin ou à l'enseignante de l'écurie. De mon côté, je garde ce que j'ai ressenti ici, pas une règle générale.
Après cette matinée, j'ai envisagé aussi le travail à pied pour mieux régler ma place, puis quelques reprises en manège sur un sol plus stable. Mon travail de Rédactrice spécialisée en équitation pour un magazine en ligne m'a appris que les petites séances laissent par moments une trace plus nette que les longs essais. J'ai vu aussi que l'assiette se construit par morceaux, pas d'un coup. À mon niveau, c'est déjà beaucoup.
Mon bilan personnel, entre ce que je referais et ce que je ne referais pas
Cette sortie m'a donné quelque chose que je n'attendais pas autant. Je me suis sentie plus dedans, presque collée au mouvement du cheval sans m'y accrocher. J'ai gagné en confiance sur un point précis. Quand je touche mieux mon bassin, je comprends mieux ce que mon cheval raconte dans son dos. Ça me rend plus attentive à ses petites réponses. Ce n'est pas spectaculaire. C'est juste plus juste, et ça me suit encore quand je remonte en selle sur mon terrain habituel près de Dijon.
Je ne recommencerais pas en tenant trop longtemps d'un seul coup. Je ne laisserais plus mes jambes brûler jusqu'à la raideur. Je ne chercherais plus l'équilibre en tirant sur les rênes. J'ai appris à m'arrêter avant que mon corps ne se recroqueville. Ce jour-là, j'ai été convaincue que la fatigue finit toujours par se voir dans les mains. Et quand les mains montent, tout le reste suit.
Cette expérience peut servir à quelqu'un qui accepte de se regarder monter sans tricher, et qui garde un cheval posé sous soi. Pour quelqu'un qui cherche un geste spectaculaire, ce n'est pas le bon terrain. Quand je suis rentrée, les étrivières ont encore battu contre les quartiers, et ce petit bruit m'a fait sourire dans la cour du Mas de la Cure. J'ai pensé au Haras national de Cluny, où j'avais touché un poulain frémissant à 11 ans. Entre ce souvenir et ce pas dans les sansouïres, j'ai eu l'impression d'avoir franchi une marche discrète, mais bien réelle.


