À la sortie d'Aigues-Mortes, le vent m'a fouetté le visage et la pluie a commencé à marteler ma capuche. J'avais à peine franchi les remparts que la piste brillait déjà comme une tôle mouillée. Ma jument avançait d'un pas raide, et mes gants prenaient l'eau par le poignet. Je partais pour quatre jours vers les Saintes-Maries-de-la-Mer, avec le sac un peu trop chargé et la tête pleine de ce que j'avais lu sur le Parc naturel régional de Camargue. En dix minutes, j'ai compris que ma journée ne suivrait pas mon plan.
Ce que j'avais en tête avant de partir, entre boulot, enfants et rêves de nature
Je travaillais encore au cabinet la veille, avec une journée qui s'était étirée jusqu'à 18 h 20. J'avais récupéré mes deux enfants, avalé un repas debout dans la cuisine, puis j'avais refait mon sac à 22 h 15. Mon budget tenait sur un fil, et chaque nuit réservée comptait. J'avais noté 312 euros sur un coin de carnet, pas un si je voulais garder une marge pour le retour et les repas. Cette rando représentait donc un vrai pari, pas une escapade de vacances improvisée.
J'avais choisi ce trajet entre Aigues-Mortes et les Saintes-Maries-de-la-Mer parce que j'avais envie d'eau, de vent et de silence. Deux amis m'avaient parlé des grandes lignes droites, des roubines, des roseaux, et de cette lumière qui change tout d'un virage à l'autre. J'avais aussi passé trois soirs sur un forum de cavaliers, le téléphone posé sur l'accoudoir du canapé. Je m'imaginais une marche assez simple, avec des étapes lisibles et quelques passages plus secs près du bord des étangs. Je pensais surtout que le plus dur serait la distance, pas la météo.
Les préparatifs m'ont vite rappelé que je restais une cavalière amateur. J'ai sorti la selle mixte, les deux sacoches étanches et la housse de pluie, puis j'ai tout pesé sur la balance de la salle de bain. Le total montait à 8,7 kilos, et ça m'a fait lever un sourcil. J'avais oublié de tester la fermeture éclair de la sacoche droite, qui coinçait sur deux centimètres à chaque tentative. J'ai aussi glissé trop vite une carte sur mon téléphone, sans vérifier si le fond de carte était bien téléchargé. Sur le moment, ça m'a paru secondaire. C'était une erreur très bête.
Le jour où la tempête a tout bousculé, et comment j'ai dû improviser dans la boue
Le départ s'est fait sous un ciel qui avait déjà cette couleur d'ardoise sale. Je suis partie à 9 h 10, avec un petit vent de face qui sifflait dans les brides. Au bout de deux heures, la ligne d'horizon avait disparu derrière un rideau gris, et les premières gouttes ont claqué sur mon casque. Puis la pluie s'est mise à tomber droit, sans pause, comme si quelqu'un vidait des seaux au-dessus de la Camargue. Je me suis arrêtée près d'un talus, les doigts crispés sur la longe, en regardant ma jument secouer l'encolure à chaque rafale. Le sol faisait déjà ce bruit mou de terre gorgée d'eau.
J'ai cherché un abri sous une rangée de tamaris, avec l'impression très nette de lutter contre le temps. Mes bottes s'enfonçaient à chaque pas, et la boue collait aux semelles comme une pâte lourde. La pluie tombait si fort que j'avais l'impression que ma jument glissait sur une patinoire de boue, et mes doigts engourdis peinaient à refermer la fermeture éclair de ma veste trempée. J'ai dû serrer la sangle une fois parce que la selle avait légèrement tourné sur le poil mouillé. Ce détail m'a agacée plus que la pluie elle-même. Quand une monture n'est plus parfaitement stable, tout le reste se dérègle dans la tête.
La vraie galère est arrivée un peu plus loin, quand une piste a été barrée par des branches tombées. Je n'avais qu'une carte sur le téléphone, et la batterie affichait déjà un tiers environ. J'ai fait demi-tour deux fois au même croisement, avec un doute bien net sur le bon chemin à prendre. La carte papier, restée dans la voiture au parking d'Aigues-Mortes, me manquait d'un coup terriblement. J'ai perdu du temps, puis de l'énergie, parce que chaque hésitation rallongeait la fatigue de ma jument et la mienne. Je me suis même surprise à regarder les bornes kilométriques avec une méfiance presque ridicule.
À force de tourner, j'ai fini par appeler un petit hébergement que j'avais repéré trop vite la veille, le Mas de la Grenouillère. La propriétaire m'a répondu sans traîner, et j'ai accepté sa chambre à 58 euros sans discuter. J'avais les épaules raides, les manches froides, et l'envie très simple d'un endroit sec. En arrivant, j'ai accroché la selle au premier support venu, avec cette sensation de lâcher enfin la pression. Ce soir-là, j'ai compris que je ne tiendrais pas quatre jours en jouant la dure. J'avais besoin d'adapter le trajet, pas de m'entêter.
Le reste de la rando, entre apprentissages et petites victoires au quotidien
Le lendemain matin, la pluie s'était calmée, mais la terre gardait une mémoire humide. Je suis repartie à 8 h 05, avec un pas plus court et une allure plus attentive. Les zones ombragées restaient grasses, et les ornières cachées sous l'herbe m'obligeaient à choisir chaque appui. J'ai vite abandonné l'idée d'avancer vite. Je préférais garder une cadence régulière plutôt que de laisser ma jument forcer dans les passages mous. Cette prudence m'a évité une seconde frayeur.
Le matériel a mieux tenu que je ne l'aurais cru. La selle n'a pas bougé d'un côté à l'autre, et le tapis n'a pas fait de pli gênant sous l'arçon. En revanche, la couture de la sacoche droite a laissé entrer un peu d'humidité, juste assez pour ramollir mon carnet et le bout de pain que j'avais glissé dedans. J'aurais dû fixer ma carte papier au pommeau, pas la laisser au fond du sac. J'ai aussi compris que les guêtres légères, trempées jusqu'au bord, ne protègent pas grand-chose quand les chemins deviennent collants. Le petit détail qui m'a sauvée, c'était la pochette étanche pour le téléphone. Sans elle, je perdais tout repère.
Au troisième jour, les douleurs sont arrivées franchement. Mes hanches tiraient au bout de 17 kilomètres, et mes mollets chauffaient à chaque descente de talus. J'ai dû m'asseoir 12 minutes au bord d'un fossé, en mangeant une banane un peu écrasée et deux biscuits secs. Cette pause m'a rendu plus de service qu'un grand discours de courage. J'ai fini par comprendre que j'avais besoin de couper très tôt avant que la fatigue ne me rende maladroite. Une fois, j'ai même hésité à raccourcir l'étape, parce que ma jambe gauche partait un peu de travers sur les cailloux.
Malgré ça, il y a eu des moments très doux. Un homme m'a indiqué un passage sec près d'une roubine, puis une femme m'a fait signe de ralentir à l'approche d'un portail de mas. J'ai vu 14 flamants roses se lever presque d'un bloc au bord d'un étang, et le bruit de leurs ailes a coupé net le reste. Ces petites scènes m'ont calmée plus que je ne l'aurais cru. J'avais commencé dans la tension, et je me suis surprise à sourire pour un rien. Le paysage restait rude, mais il n'était plus hostile.
Ce que je sais maintenant après ces quatre jours, et ce que je referais ou pas
Je n'avais pas mesuré à quel point la météo pouvait dicter le reste. Un vent de Camargue, une pluie installée, et toute ma logique de départ s'effondrait. Après coup, j'ai relu l'alerte de Météo-France du matin, et j'ai eu un vrai haussement d'épaules contre moi-même. J'avais vu passer le signal, sans lui donner le poids qu'il méritait. Ce genre d'itinérance m'a appris une chose très nette, je ne pars plus avec une confiance aveugle dans une bonne fenêtre météo. Je préfère maintenant traiter chaque départ comme un choix réversible.
Je repartirais sans hésiter avec un sac plus léger et des hébergements plus souples. Je garderais la selle mixte, la pochette étanche et les sacoches qui ont tenu, mais je préparerais une carte papier propre dès la veille. Je ne referais pas cette confiance un peu naïve dans le téléphone seul, ni le départ sans plan B quand la pluie a tourné. J'avais perdu 2 heures à cause d'une piste coupée et d'une mauvaise lecture du terrain. Depuis, je sais que le moindre détail mal préparé se paie dans les jambes et dans la tête.
Si vous acceptez de dormir simple, de compter chaque euro et de ralentir quand la piste se dégrade, cette rando peut être très riche. Avec 312 euros de budget et deux enfants à la maison, j'ai senti chaque dépense, mais j'ai surtout retenu l'intérêt du trajet quand je dois composer avec le vent, l'eau et l'imprévu. En revanche, je la déconseille à quelqu'un qui veut tout verrouiller à l'avance ou enchaîner les kilomètres sans s'adapter.
Quand je repasse mentalement par Aigues-Mortes, puis par le Mas de la Grenouillère, je mesure surtout la place que prend la préparation dans une sortie comme celle-là. Je garde aussi en tête Météo-France, parce que je n'oublie plus de lire l'alerte avant de charger la jument. Et si une fatigue ou une douleur reste vive après coup, je ne fais pas semblant d'être solide, je demande un avis. Ces quatre jours m'ont laissée lessivée, mais ils m'ont rendue plus attentive : je préfère une sortie écourtée à m'entêter bêtement.


