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Ce que j’ai découvert en observant les gardians pendant une ferrade à saintes-Maries, quand un taureau s’est échappé

mai 12, 2026
Gardians en ferrade à Saintes-Maries poursuivant un taureau échappé sur les plaines ensoleillées

Pendant la ferrade aux arènes de Saintes-Maries-de-la-Mer, le bois a craqué sous le choc et la poussière m'a piqué les yeux. Le taureau a frappé une première fois, puis la barrière a vibré comme une tôle mal fixée. Je suis restée plantée là, le sac serré contre mes genoux, alors que les gardians se sont jetés de côté.

Je n’étais pas du tout préparée à ce qui allait arriver ce jour-là

J'étais venue avec mon regard de cavalière amateur, pas avec celui d'une connaisseuse de la Camargue. Depuis 7 ans, je monte dès que mon budget de maman me le permet, mais je reste très à l'écoute des chevaux, pas des traditions taurines. Ce matin-là, j'avais payé 19 euros l'entrée et 8 euros de parking, un vrai petit effort pour moi.

J'avais aussi une idée assez simple des gardians. Je les imaginais comme des hommes calmes, presque figés dans un décor de carte postale, avec les bottes propres et les gestes lents. J'avais lu deux articles, discuté avec une amie qui monte en manade, et je pensais surtout regarder un folklore bien cadré.

En arrivant près de l'église Notre-Dame-de-la-Mer, j'ai senti l'air salé et la chaleur remonter du bitume. À 10 h 40, le soleil tapait déjà fort sur les épaules, et ma nuque collait sous le tee-shirt. Les gardians, eux, n'avaient rien d'immobile. J'ai vu leurs chevaux se placer au quart de tour, les rênes courtes, les regards qui se croisaient sans un mot.

J'avais l'impression de comprendre leur métier en regardant la précision des gestes. Un homme a ajusté sa poignée de lasso d'un seul doigt, sans quitter l'enclos des yeux. Une autre a tapé deux fois du plat de la botte contre le sol, et son cheval a déjà bougé. C'est là que j'ai compris que je ne regardais pas un spectacle tranquille, mais un travail tendu, rythmé par des secondes.

Quand le taureau s’est échappé, tout a basculé en quelques secondes

Le bruit a été sourd, presque étouffé par les cris du public. Le taureau a donné un coup de tête brutal, puis la planche a cédé d'un coup sec. J'ai entendu un claquement de bois, suivi d'un silence bizarre, celui qui dure à peine une seconde avant la panique. Après ça, tout s'est emballé.

Les gardians ont réagi sans courir n'importe où. L'un a crié un ordre court, l'autre a pivoté son cheval sur l'arrière-main, et deux montures ont coupé l'accès en diagonale. J'ai vu un lasso sortir d'un geste net, presque en spirale, pendant qu'un autre gardian avançait avec un bâton pour tenir la distance. Le cheval gris a soufflé fort, les naseaux ouverts, et ses sabots ont labouré le sable en trois appuis très rapides.

À un moment, un gardian a failli glisser de sa selle quand son cheval a tourné trop court. Sa botte a quitté l'étrier, juste assez pour me faire serrer les doigts dans ma paume. J'ai eu un vrai moment de doute, parce que tout semblait prêt à se dérégler d'un seul geste. Le cheval a repris son équilibre, mais j'ai vu le visage du gardian se durcir, avec cette mâchoire qui se bloque quand je dois tenir.

Ce qui m'a surprise, c'est le calme dans la voix. Personne ne criait pour rien. Les ordres passaient d'un cheval à l'autre, presque en silence, avec des signes de tête et des regards appuyés. J'étais persuadée que la tension allait faire exploser tout le monde, mais non. Ils ont gardé une retenue incroyable, même quand le taureau a longé la barrière à quelques mètres de moi.

J'ai reculé de 4 pas sans m'en rendre compte, les baskets enfoncées dans le sable chaud. Mon cœur battait trop vite, et j'ai eu la honte de rester figée alors qu'eux bougeaient sans hésiter. Un gardian a rabattu son cheval vers la sortie avec une précision sèche, puis l'enclos a retrouvé un semblant d'ordre. Pas terrible, vraiment pas terrible, mon sang-froid à ce moment-là.

Au fil des heures, j’ai compris ce que le courage et la solidarité signifiaient vraiment

Quand le calme est revenu, leurs visages ont changé. J'ai vu la fatigue dans les traits, la chemise plaquée par la sueur, la poussière collée aux avant-bras. Aucun grand discours. Juste des gestes lents, un regard vers l'enclos, puis un autre vers le cheval, comme si chacun vérifiait que tout le monde tenait encore debout.

L'un d'eux a pris 5 minutes pour me montrer sa position en selle. Il m'a expliqué comment il garde le buste légèrement en avant, les jambes basses, et la main prête à ouvrir le lasso sans casser le mouvement. J'ai aussi remarqué la communication entre eux, très discrète. Un menton levé, une main sur la cuisse, et l'autre comprend déjà où se placer.

Ce détail m'a marquée, parce que je travaille depuis des années avec des chevaux de club. Là, j'ai vu une autre logique. Tout part de l'anticipation. Le cheval de tête sert la trajectoire, celui du côté ferme l'angle, et le gardian garde son bassin stable pour ne pas casser l'équilibre. Dans cette ferrade, j'ai compris que la préparation compte autant que le geste final.

J'ai aussi noté leur façon de préparer la zone avant de reprendre. Un homme a vérifié le sol du bout de la botte, un autre a remis le fer près de la braise, et une femme a resserré la sangle de son cheval d'un cran. Tout semblait précis, presque minuté. Je crois que j'ai commencé à mesurer la charge physique de ce travail à ce moment-là, avec les épaules qui tirent et les reins qui encaissent.

Ce que je sais maintenant que j’ignorais totalement avant cette journée

Avant cette ferrade, je voyais surtout la tradition. Après, j'ai vu une équipe qui tient par la confiance et la répétition des mêmes gestes. Rien n'était décoratif. Chaque déplacement avait un sens, chaque position de cheval évitait un accrochage, et chaque regard servait à répartir le risque. C'est ce réalisme qui m'a le plus frappée.

Si je le refaisais, j'arriverais avec de l'eau, un chapeau à large bord et moins d'insouciance. J'ai aimé ce que j'ai vu, mais je ne referais pas l'erreur de croire que la scène resterait paisible. La journée m'a rappelé que le cheval peut être magnifique et imprévisible dans la même minute, et qu'un taureau n'attend jamais le bon moment.

Cette expérience m'a surtout parlé, à moi qui monte sans me prendre pour une professionnelle. Elle m'a aussi montré ce qu'il y a derrière une tradition camarguaise, sans vernis ni posture. J'y ai trouvé un vrai intérêt pour la gestion du stress, parce que personne ne peut improviser quand un animal force l'enclos.

Après cette journée, j'ai envisagé de regarder une course camarguaise à Aigues-Mortes, puis une séance de travail à pied avec des chevaux de manade. J'ai aussi noté le nom de la manade que j'avais croisée près des arènes, la manade du Mas Neuf, parce que je veux revoir ces gestes près. Ce soir-là, en rentrant, j'avais encore du sable dans mes chaussures et l'odeur du cuir sur les mains.

Quand je suis ressortie des arènes de Saintes-Maries-de-la-Mer, le soleil descendait déjà derrière les toits, et l'église Notre-Dame-de-la-Mer prenait une teinte presque orange. Je gardais en tête le bruit du bois qui cède, puis le silence précis qui suit les bons réflexes. Quand on accepte la chaleur, le désordre et le fait qu'un cheval peut tout changer en 3 secondes, on ne regarde plus une ferrade de la même façon. J'en suis sortie plus humble, avec un respect très net pour les gardians.

écrit par

Brenda Bellan

Brenda Bellan publie sur le magazine Brenda Tourisme Équestre des contenus consacrés à l’équitation, à la compréhension du cheval, aux soins du quotidien et à la progression du cavalier. Son approche repose sur des repères clairs, une présentation structurée des sujets et une volonté de rendre la pratique plus lisible et plus accessible.

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